La route appartient à tout le monde, c’est bien connu, mais
devant la grise impératrice bitume, certains sont plus égaux que
d’autres. Cette nouvelle rubrique a donc pour but de conter vos
expériences insolites, surprenantes ou même hallucinantes. A vos
claviers donc si vous souhaitez voir votre prose publiée sur
AutoPress.
Expérience
vécue par Jérémy Erismann
Je vais vous raconter une drôle d’histoire qui m’est arrivée il
y a plusieurs années de ça et qui est une belle illustration de
la bêtise trop souvent répandue chez nos concitoyens. Je ne sais
pas bien si cette introduction était nécessaire, je sens que je
commence à me répéter, mais ça fait toujours du bien de
commencer par un petit crachat de venin.
À l’époque, j’étais aux commandes d’une VW Polo SDI un peu
poussive, mais qui me rendait de fiers services dans un confort
bien plus qu’acceptable. En ville les jours d’été, le toit
ouvrant en tissu faisait des merveilles et sur l’autoroute, elle
flirtait avec les 140 en toute décontraction. Je repense à toi,
Petula. (Je l’appelais Petula, mais de loin.)
L’histoire commence lors d’un retour de Mons vers Bruxelles, à
la nuit tombée. Nous n’avions pas encore d’enfant à l’arrière (Petula
n’a jamais vu Robin) et nous roulions avec toute l’insouciance
qu’on peut avoir quand on n’a que son cul à chauffer le froid
venu.
Je déteste les incivilités au volant, ça ne veut pas dire pour
autant que je ne fais jamais d’excès ou de bêtise. Ça veut juste
dire que quand j’en fais une, je m’en rends compte. À la fois
c’est peu, à la fois c’est déjà beaucoup. Là, je dépassais
mollement un véhicule - un petit vieux à tous les coups - qui
faisait du 120 pile sur la bande de droite. Sur la E19, de
larges portions de l’autoroute sont à deux bandes uniquement.
Je
devais rouler à du 130 pour dépasser le cacochyme des voies
carrossables et j’entendais le faire à mon rythme. Dans mon
rétroviseur, je vois au loin, loin derrière moi une toute petite
paire de phares me faire des appels. Le temps que je réalise,
une Porsche me collait déjà aux basques sans jamais avoir
interrompu son matraquage d’appels de phares. À vue de nez, il
avait dû arriver à ma hauteur à la vitesse d’un photon éjecté
par un trou noir, ce qui fait très vite, vous pouvez me croire
sur parole.
Je dois ici reconnaître deux choses. Primo, j’aime pas qu’on me
pousse. Deuzio, il arrivait vraiment beaucoup trop vite. Avec le
recul, je me dis que le Porschiste moyen doit estimer que son
utilisation potentiellement plus extensive de l’asphalte
communautaire lui donne le droit de demander aux abrutis devant
lui de se pousser quand il arrive. « Ôte-toi de là que je
passe. » J’étais encore en plein phase de dépassement (un
dépassement lent, je le rappelle) quand il s’était mis à
m’abreuver de lumière. En plus, les phares de Porsche, c’est pas
les petits modèles jaunes qu’on trouvait sur les R5 en France
début des années 80. Elles vous ont une de ces paires de spots
dix mille watts que sans protection d’indice 50, on risque
l’insolation. J’aime pas qu’on me pousse, c’est tout.
Je prends donc sur moi de faire ma tête de con et une fois que
j’ai complètement dépassé mon petit vieux, je me rabats
lentement. Très lentement. Très, très, très lentement. Le
Porscheux manque de faire sauter sa batterie deux fois tant il
actionne ses feux de route. L’inéluctable finit pourtant par se
produire, je le laisse passer. Le sang du Porschique ne fait
qu’un tour, il allait avoir ma peau, il allait la récupérer sur
mon corps encore agonisant avant de la tendre pour s’en faire un
canoë avec. Il allait m’arracher les tripes, me couper les…
Enfin, il était très fâché. Ce que je peux comprendre, je
l’avais un peu cherché. Il se colle devant moi, il ralentit,
forçant au passage trois ou quatre voitures à nous dépasser en
catastrophe, et il joue du frein et de l’accélérateur.
Je peux être mauvais sur la route, mais je ne suis pas débile
pour autant. Vous ne me verrez jamais tenter de rivaliser avec
une grosse cylindrée, je n’engage pas des duels perdus d’avance.
Pour toute réponse, je lui colle mes grands phares à moi dans la
tronche, cinq secondes pas plus. Ça le rend fou de rote, il
repasse la deuxième, je crois. Je subis, je savais bien que je
pourrai ni le dépasser ni m’en dépêtrer. Je m’apprête tout juste
à m’arrêter sur le bord de la route pour dire ma façon de penser
à ce cuistre avec au ventre l’espoir qu’il n’était ni troisième
dan de karaté ni responsable d’un cartel mafieux albanais.
Mais non, il a fini par se lasser et m’abandonner à ma misère.
Bien content que j’étais d’avoir mis les abeilles à un ahuri,
mais frustré tout de même d’en avoir été réduit à attendre que
le sort s’abatte sur moi. Il faut parfois faire contre mauvaise
fortune bon cœur.
J’ai continué ma route vers mon foyer à la même cadence, un
petit 130 pour dire de. Quelques kilomètres plus loin, je revois
ma Porsche en train de bloquer le même modèle de Polo
bleue à grands coups de freins.
Au jour d’aujourd’hui, je n’ai que deux choses en tête. Pour
commencer, l’autre con de gros cylindré a dû se dire : « Ah le
petit enculé, quand est-ce qu’il m’a doublé, putain ? Il vient
me narguer avec sa caisse payée à crédit, ce con ? Je vais lui
montrer qui c’est le chef. Mais comment il a fait, putain ? Oh,
il va le payer. » Je vous passe mes commentaires sur la
question. Ensuite, je me demande ce qu’a bien pu se dire
l’innocent conducteur de l’autre Polo : « Mais il est fou, ce
type ? »
Je suis passé à côté d’eux à du 170, le Porschien devait être
tellement occupé à mettre la bourre à l’autre qu’il n’a pas dû
me voir : je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles.
Étonnant, non ?
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